Lorsque vous visitez Bonifacio, il y a généralement trois étapes. Vous commencez par déambuler dans les rues de la vieille ville, puis vous tombez immanquablement sur les « Escaliers du Roy », que vous ne manquerez pas de descendre (et surtout de remonter…) si la file d’attente n’est pas rédhibitoire. Par la suite, votre balade vous emmènera tout naturellement vers le port où – peut-être – vous vous laisserez tenter comme moi par un tour en bateau d’environ deux heures dans les « Bouches de Bonifacio ».
Si tel est le cas, votre excursion passera presqu’à coup sûr par les îles Lavezzi, passage durant lequel votre guide vous parlera du naufrage de la « Sémillante », événement tragique s’il en fut, et surtout fondateur ; c’est, entre autres, à la suite de ce naufrage que virent le jour les premiers bulletins météo en France. Les îles Lavezzi sont donc pour ainsi dire les fonts baptismaux de Météo-France.

Nous sommes en 1855 et la guerre de Crimée fait (déjà…) rage. En difficulté face à l’empire russe, la France de Napoléon III décide d’envoyer des renforts et arme la « Sémillante » - une pimpante frégate de 54 m de long – laquelle quitte la rade de Toulon le 14 février avec à son bord un peu plus de 300 hommes d’équipage et 400 soldats.

Dans la nuit du 15 au 16 février, entraînée sur de hauts fonds rocheux par une tempête mémorable, la Sémillante fait naufrage aux îles Lavezzi. Il n’en restera rien et on ne comptera aucun survivant sur les 773 passagers, dont seulement une petite partie seront retrouvés, et une plus petite partie encore identifiés.

Les réanalyse des modèles de prévision nous permettent aujourd’hui de remonter dans le temps et de recalculer certains champs de l’époque. En l’occurrence, voici ce qu’on peut obtenir pour le 15 février 1855 à 12 UTC, soit environ 12h avant le naufrage :

Ce champ nous montre la configuration des pressions vers 5500 m environ (plages de couleur) et la répartition des pressions au sol (B, centre dépressionnaire). Ce qui est important ici, c’est surtout le fort contraste (gradient) des plages de couleurs, correspondant à un creusement dépressionnaire massif en altitude en allant du vert au bleu foncé (trait rouge) ainsi que le gradient de pression au sol correspondant à un maximum de vent précisément au voisinage de la Corse (flèche rouge).

Ce champ-ci nous montre la température vers 1500 m environ. C’est à cette altitude – plus ou moins affranchie de l’influence du sol - que l’on distingue le mieux les limites de masse d’air. En l’occurrence, la présence d’un front froid (en mauve sur la carte) sur la Méditerranée occidentale – et plus particulièrement au voisinage de la Corse – est ici clairement visible (en rouge, un front chaud).

Les forts gradients de température à haute altitude ont souvent comme corollaire la présence d’un jet-stream vigoureux, lequel en retour peut aider à déstabiliser une masse d’air et permettre ainsi aux rafales d’altitude d’atteindre la surface. La sortie gauche d’un cœur de jet est une zone particulièrement favorable pour cela, et on voit que le 15 février 1855 à 12 UTC, une telle zone se trouvait précisément à la verticale de la Corse (point rouge).
Une partie des éléments météorologiques listés ci-dessus peuvent être présents individuellement (par exemple, un front froid sans cœur de jet le surplombant), ce qui généralement de donne pas lieu à des événements mémorables. C’est la concomitance de plusieurs éléments qui produit des événements majeurs, comme ce fut donc le cas durant la journée du 15 février 1855. Difficile pour un Suisse de se faire une idée de ce à quoi peut ressembler une tempête majeure en Corse. Pourtant il est aisé de retrouver – pour notre pays – des situations regroupant les ingrédients jadis présents au large de la Corse, à savoir un front froid très marqué, des vents d’altitude puissants et un cœur de jet en phase avec ledit front ; la force des rafales maximales dépendra alors de l’intensité de tous ces éléments. Les deux événements les plus récents ayant ces caractéristiques sont par exemple la tempête « Benjamin » du 23 octobre de cette année, ou à un degré d’intensité nettement supérieur, la tempête Burglind-Eleanor du 3 janvier 2018 ; toutes deux ont donné des rafales nettement supérieures à 100 km/h sur le Plateau Suisse. On notera au passage la grande similitude de la configuration des fronts au-dessus de la Méditerranée occidentale entre la tempête « Benjamin » (1ère illustration ci-dessous) et celle qui a eu raison de la Sémillante en 1855.


Evidemment, il est difficile de comparer les rafales maximales en Suisse et sur les îles Lavezzi, tant il est vrai que les situations géographiques diffèrent. D’une manière générale, on peut affirmer qu’à situation comparable les rafales sont toujours plus fortes en mer que sur les terres, car les forces de frottement dues à la surface terrestre sont nettement moindres. Des effets locaux sont également susceptibles d’accélérer notablement le vent, en particulier l’effet Venturi, par resserrement topographique. Ces deux facteurs aggravants sont présents entre la Corse et la Sardaigne.
Le moins que l’on puisse dire, et que la météo ne fut guère favorable à la France durant la guerre de Crimée. En effet, une première tempête détruisit déjà une grande partie de la flotte franco-anglo-turque le 14 novembre 1854 ; la tempête de 1855 enfonça le clou et confirma la nécessité de mettre en place un réseau d’observation fiable afin d’anticiper l’arrivée de tempêtes dévastatrices. C’est à cette tâche que s’attela le directeur de l’observatoire de Paris de l’époque, l’astronome Urbain Le Verrier(1811 – 1877), laquelle déboucha à terme sur un réseau d’observation étendu à toute l’Europe et sur les premières publications quotidiennes de cartes météo par Météo-France en 1863.
L’avantage de travailler dans la météo, c’est que lorsque le travail vous rattrape en vacances, c’est toujours intéressant !