Ces derniers jours, toutes les régions d'Amérique du Nord situées à l'est des Rocheuses ont été touchées par une importante vague d'air froid venue de l'Arctique canadien. Comme souvent dans cette région du monde, l'air glacé a plongé très au sud pour atteindre sans encombre les eaux chaudes du golfe du Mexique. Cet air froid a aussi atteint, de façon un peu plus atténuée, tout le bassin Atlantique du Mexique jusqu'au Yucatan, s'aventurant même jusqu'à Cuba, sur une bonne partie du Honduras et les Îles Caïmans. En entrant en contact avec l'air subtropical situé plus au sud, l'air arctique a engendré la formation d'une vaste tempête de neige et de pluie verglaçante, paralysant de nombreuses activités humaines et causant une centaine de décès. D'importantes chutes de neige ont été observées avec notamment 79 cm de neige fraîche au Nouveau-Mexique et 76 cm dans certaines localités de l'état de New.York. C'est une tempête historique notamment par rapport à la surface des régions affectées par le phénomène. Au niveau des températures, des valeurs généralisées entre -15 et -30 °C ont été mesurées avec des pics proches de -40 °C.

Cette vague de froid et tempête de neige massives sont exceptionnelles par leur ampleur et intensité mais font intrinsèquement partie du paysage climatique nord-américain. En effet, des tempêtes hivernales arrivant jusque dans les régions les plus méridionales se produisent tous les 2 ou 3 ans. On se souvient de la vague de froid de février 2021 avec des minima proches de -19 °C à Dallas (qui se trouve à la même latitude que le sud du Maroc). Une bonne partie du Texas avait subi une panne d'électricité majeure en raison d'un réseau électrique peu préparé à un hiver rigoureux et à une forte demande de chauffage électrique. Cette vague de froid avait aussi gagné le Mexique voisin donnant lieu à du gel généralisé et une valeur de -7 °C à Monterrey.
Ces irruptions d'air arctique descendant jusqu'aux latitudes tropicales peuvent surprendre mais n'ont rien d'anormal en soi pour cette région du monde. Il faut comprendre que l'Amérique du Nord est une vaste masse continentale qui s'étend de l'Arctique canadien aux eaux chaudes du golfe du Mexique. Cet espace continental est clôturé à l'ouest par le système montagneux des Rocheuses et du Grand Bassin. Celui-ci fait obstacle aux vents doux du Pacifique et favorise de ce fait l'écoulement vers le sud des masses d'air arctiques qui se forment en hiver sur le Nord canadien. Rien ne s'oppose ainsi à la progression vers le sud de cet air froid et dense. Celui-ci, en entrant en contact avec l'air subtropical en provenance du golfe du Mexique, pourra entraîner la formation d'intenses perturbations porteuses d'abondantes chutes de neige et de pluies verglaçantes étendues, le tout accompagné de vents tempétueux. Cette combinaison de températures très basses, de fortes chutes de neige et de vents violents avec forte baisse de visibilité porte le nom de blizzard. Les critères pour définir un blizzard ne sont pas universels et varient selon les services météorologiques de chaque pays. Ainsi, nos collègues météorologues canadiens définissent le blizzard par un indice éolien inférieur à - 20 °C, des vents supérieurs à 40 km/h et une visibilité inférieure à 400 mètres, le tout sur une durée minimale de 4 heures.

La configuration géographique si particulière de l'Amérique du Nord, avec un vaste corridor nord-sud, favorise ces descentes d'air arctique directement des régions polaires aux zones tropicales. Parfois, les fronts froids qui délimitent ces masses d'air peuvent pratiquement atteindre le versant atlantique de Panama qui se trouve à juste 10 ° au nord de l'équateur ! Ce cas de figure pourrait se produire dimanche prochain lorsqu'un nouveau puissant front froid va repousser vers le sud l'ancienne masse d'air froid arrivée ces jours-ci sur le nord-ouest de la Caraïbe. En ce sens, en hiver, le continent nord-américain se comporte comme un immense climatiseur pour les régions tropicales de la Caraïbe. Il convient de souligner que ce même couloir favorisera la formation d'orages violents porteurs de tornades au printemps, lorsque l'air tropical commencera à remonter vers le nord pour entrer en contact avec l'air froid canadien.

Pour rappel, le vortex polaire est cette ceinture de vents d'ouest forts en altitude, laquelle délimite l'air polaire et l'air chaud tropical. Lorsque ce vortex est fort et bien orienté à l'ouest, les masses d'air froid restent généralement contenues aux régions polaires et subpolaires. Par contre, lorsque celui-ci s'affaiblit, il devient irrégulier et prend la forme de larges méandres, voire de boucles totalement fermées. Ceci crée une circulation méridienne (nord/sud) en lieu et place d'une circulation d'ouest. Ainsi, de gros lobes d'air polaire peuvent se détacher de la masse d'air arctique principale et migrer très au sud. C'est ce qu'on appelle aussi un décrochement polaire. Parallèlement, dans cette circulation nord-sud, de l'air chaud peut aussi remonter très au nord, comme ce fut le cas en Islande quand 19.7 °C furent mesurés le 24 décembre dernier.
Comme une hirondelle ne fait pas le printemps, une vague ou plusieurs vagues de froid aussi intenses soient-elles ne remettent pas en question le réchauffement climatique, même pour l'Amérique du Nord. En effet, une vague de froid est un événement météorologique de quelques jours alors que le réchauffement climatique est, comme son nom l'indique, un événement climatique qui se mesure sur de nombreuses années. Le fait que la température moyenne de la Terre augmente n'empêche pas la survenue d'épisodes très froids. Ces vagues de froid inopinées survenant dans un environnement plus chaud se remarquent davantage et peuvent se montrer plus dangereuses auprès de populations moins habituées aux rigueurs de l'hiver. Certains chercheurs estiment que l'ampleur de ces vagues de froid pourraient paradoxalement être exacerbée par des régions arctiques plus chaudes. En effet, un Arctique plus chaud tendrait à affaiblir le vortex polaire et de ce fait favoriser ces décrochements polaires vers les basses latitudes.