Chablais et Préalpes, entonnoirs de la Suisse ?

23 novembre 2017, 15 Commentaire(s)
Thèmes: Météo

Le Chablais, c'est sympa ! Il y a les coteaux ensoleillés de la région Aigle - Ollon, le carnaval de Monthey et le merveilleux lac de Tanay. Pourtant, pour y avoir vécu 30 ans, il y a une chose à laquelle je ne me suis jamais habitué : ses interminables journées de pluie. Pourquoi les éclaircies que l'on devinait sur le Léman ne venaient-elles jamais ? "Maintenant je sais..." comme disait Jean Gabin, et dans quelques instants, vous saurez aussi !

Pourquoi ce sujet de blog aujourd'hui ? Parce que si tout se passe comme prévu, la pratique devrait suivre la théorie dès ce week-end.

En Suisse, le 90 % des perturbations sont des fronts froids ; autrement dit, les températures baissent au passage des zones de pluie. Si vous voulez expérimenter le passage d'un front chaud caractéristique, il faut vous rendre sur la façade Atlantique entre la Normandie et le Bénélux. Là vous serez servis, avec pafonds bas, crachin et ambiance digne d'un poème de Baudelaire ou d'un film de Lars von Trier.

A l'arrière des fronts froids, les pressions montent en général assez brusquement, ce qui se traduit sur le Plateau Suisse par des éclaircies. Pourtant dans le Chablais et les Préalpes, ces éclaircies ne se produisent généralement pas, malgré une hausse tout aussi marquée des pressions. Pourquoi ?

Une des raisons pour lesquelles les pressions montent à l'arrière d'un front froid réside dans le fait que l'air polaire est lourd et très dense. Contrairement à l'air chaud tropical qui "vole", l'air polaire "rampe". Lorsqu'il aborde un relief - par exemple le Jura - il doit donc en quelque sorte l'escalader ; ce faisant, il se condense et produit une forte nébulosité, voire des précipitations. Arrivé au sommet, il franchit la crête et tombe sur le Plateau en fortes rafales de Joran, la nébulosité se dissipant par compression, d'où ces éclaircies apparemment immobiles. Lorsque l'air polaire aborde les Préalpes, une nouvelle barrière - et non des moindres - s'érige devant lui. Les ouvertures qui se présentent sous la forme de vallées transversales (plaine du Rhône, valle de la Sarine, de la Reuss, etc...) sont bien trop étroites pour laisser passer la totalité de cette masse d'air en attente. Les parcelles d'air qui le peuvent vont donc s'engouffrer dans ces vallées en s'accélérant fortement, les autres escaladeront à nouveau les reliefs en produisant des précipitations, judicieusement appelées "précipitations de barrage". Ces dernières persisteront aussi longtemps que l'afflux d'air polaire humide se maintiendra dans un courant de nord-ouest, ce qui peut durer plusieurs jours.

En moyenne climatologique, cette prédominance importante des fronts froids, donc des précipitations de barrage post-frontales, donne des différences de cumuls assez notables entre le Plateau et le Chablais / Préalpes (mais cela est valable pour tout le versant nord des Alpes). Si l'on compte en moyenne annuelle de 900 à 1000 mm de pluie au pied du Jura, on monte à 1270 mm pour Vevey, 1353 mm pour Château-d'Oex et 1693 mm pour le Col des Mosses. Pour que le tableau soit vraiment complet, il convient cependant de rajouter que cette carte annuelle inclut aussi les précipitations convectives estivales, également plus marquées en montagne qu'en plaine.

Voilà pour la théorie. Pour la pratique, rendez-vous samedi dans le Chablais ou dans la région de Charmey. La prévision est un jeu dont les règles restent malgré tout assez floues ; c'est ce qui la rend intéressante !

Et Gabin de conclure : "... je sais qu'on n'sait jamais. C'est tout c'que j'sait, mais ça j'le sait ! "

Christophe Salamin

Commentaires (15)

  1. Patrick N, 24.11.2017, 17:30

    Christophe, le Chablais est "humide", certes, et on reste un peu envieux des sierrois (clin d'œil). Mais la longue période hivernale de brouillard que vivent les habitants du plateau est-elle plus enviable ? Pour avoir vécu de nombreuses années à Genève et visitant régulièrement Yverdon (et la région est belle !) je ne valoriserai pas trop l'un au détriment de l'autre... Mais là, il ne s'agit plus de météo. Bon week-end à tous.

  2. Moret Raoul, 24.11.2017, 16:52

    Des différences notables de précipitations ont cependant lieu à quelques km. Sur agrometeo.ch, on peut accéder aux stations viticoles et demander des cumuls par périodes et autres données.

    1. Moret Raoul, 25.11.2017, 07:09

      Précipitations cumuls du 01.01.2017 au 24.11.2017 dans les vignes (stations d'agrometeo.ch)

      Aigle : 768.4 mm
      Yvorne : 978.4 mm
      Antagnes : 741.6 mm
      Villeneuve : 932.4 mm

  3. Grandjean Pierre, 24.11.2017, 11:46

    Excellent résumé d'une situation que je vis depuis plus de 75 ans. Et dont je me satisfait pleinement. En ce qui concerne la remarque au sujet de "l'image touristique" elle est certes charitable mais pas vraiment digne d'être retenue car si on part dans cette direction ça va être du n'importe quoi . Les journalistes qui harcèlent les prévisionnistes lors des ouvertures de saison font déjà bien assez de distorsions redoiutables. "Oui...je sais!"

  4. Schmidt, 24.11.2017, 09:53

    Merci pour ces explications et cette petite touche d'humour bienvenue sur un fond de Gabin.

  5. Julien, 24.11.2017, 09:42

    Quotidiennement je fais des relevés météorologiques dans La région de Champex d’Allesse. Je constate fréquemment de sensibles différences météorologiques entre les valeurs Chablaisiennes ou de La région du « coude du Rhône » avec celles que je relève sur le terrain. Nous sommes souvent à la charnière de deux situations. Temps maussade dans la direction du Chablais et temps sec aux portes de Martigny. Ce phénomène bien connu nous apporte de la neige du nord ouest ou un temps clement avec des vents du sud. Il faut prendre les avantages de ces situations. Du coup la prévision devient intéressante et nous réserve des surprises

  6. Madeleine, 24.11.2017, 08:49

    Bonjour, je suis une fidèle lectrice de vos articles qui sont riches et pédagogiques.
    Je me pose chaque jour la même question: qui écrit ce blog signé Météo Suisse ? Une personne ou plusieurs à tour de rôle ? Merci encore de nous rendre chaque jour un peu plus intelligents.

    1. MétéoSuisse, 24.11.2017, 09:48

      Bonjour,
      le blog est écrit chaque jour par une personne différente d'un groupe de 15 prévisionnistes. C'est l'une des tâches dévolue pour l'heure au tour du matin.
      Meilleures salutations.

  7. Denis Houlmann, 24.11.2017, 08:04

    Merci pour toutes ces explications, très intéressantes. Continuez, on ne s'en lasse pas.
    Bonne journée.

  8. Patrick, 23.11.2017, 16:20

    Merci pour cette explication très détaillée.
    Néanmoins, habitant aussi la région, je trouve cette analyse pas très valorisante, et d'un point de vue touristique, on se passerait largement d'un tel écho hors canton. Je comprends la démarche d'un point de vue technique, mais le côté mauvaise publicité et contre touristique me dérange.

    1. MétéoSuisse, 23.11.2017, 21:08

      Bonjour,
      nous n'avons effectivement pas abordé la question sous l'angle "touristique" et nous comprenons votre réaction. Toutefois, il nous semble que même de ce point de vue, présenter le Chablais tel qu'il est réellement n'est pas forcément lui faire du tort. En ces temps de pénurie marquée en précipitations, et à l'orée de la saison hivernale, le potentiel pluviométrique, donc neigeux, du Chablais, peut également être considéré comme un atout. Ce qui vous apparaît peut-être aujourd'hui comme une faiblesse pourrait bien devenir une caractéristique enviée par bien des régions dans un futur proche.
      Meilleures salutations.

    2. Luc, 25.11.2017, 09:39

      Oui, il faut aussi voir le positif, c'est à dire de la neige en abondance pour nos stations de ski, et de l'eau de qualité aux robinets. Si l'on ajoute que le Chablais ne souffre quasiment pas du brouillard hivernal - lequel s'arrête le plus souvent à Villeneuve - on doit s'estimer très chanceux d' y habiter!

  9. Claude Guignard, 23.11.2017, 14:58

    C'est une très bonne explication et un excellent commentaire de ce qui se produit dans la réalité. Je ferai 2 remarques : 1. La région genevoise est sèche, à l'échelon suisse. Les vents humides d'ouest et du nord-ouest sont arrêtés par le Jura, qui atteint sa hauteur maximum, et ne déversent que relativement peu de pluie en redescendant sur Genève. Lorsque le Jura et le Saleve font barrage, il s'agit de la bise venant du nord-est, rarement humide. Les seules pluies notables seproduisent par vent humide du sud-ouest et encore faut - il qu'il soit freiné dans son écoulement. 2. Pour le phénomène à grande echelle, il faut aller dans l'Himalaya. Par vent du sud, en été, le pied sud reçoit de fortes pluies tandis que le Tibet, derrière les montagnes, ne reçoit que pas grand-chose.

  10. René Rappaz, 23.11.2017, 13:49

    Bonjour,
    Merci pour vos explications super intéressantes. Habitant dans le Chablais aussi depuis plus de 60ans, je ne puis qu'abonder dans votre théorie. Mais une question s'impose : quel est le rôle de la barrière des Dents du Midi? De très nombreuses fois, le ciel est tout à fait dégagé du côté de la plaine chablaisienne, il suffit de monter du côté de Champéry pour trouver une couverture nuageuse assez conséquente, voire de la pluie. De même pour la vallée en direction du massif des Diablerets. En 1974 ou 1976, ne suis plus sûr, le mois de juillet fût extrêmement sec sur toute la Suisse. L'herbe manquait sur les pâturages de Suisse centrale alors que le fond du Val d'Illiez était arrosé presque quotidiennement par la présence de nuages au-dessus des Dents du Midi. Des troupeaux entiers furent déplacés depuis les cantons touchés par la sécheresse. D'où ma question sur le rôle de cette chaîne montagneuse sur le climat de la région...Merci et salutations

    1. MétéoSuisse, 23.11.2017, 15:46

      Durant la Saison d'été, les situations de barrage du nord-ouest sont relativement rares et la convection prédomine largement. La masse d'air méditerranéenne instable qui remonte de la vallée du Rhône longe le versant nord des Alpes et les orages éclatent souvent sur le versant nord des Dents-du-Midi, en provenance des cols de Cou et de Bretolet. En situation de nord-ouest par contre, les Dents-du-Midi, larges et perpendiculaires au courant dominant constituent un obstacle majeur, au même titre que l'Eiger mentionné dans l'article. La masse d'air qui se heurte à cette chaîne de montagne doit se mettre en ascension pour surmonter l'obstacle, contrairement à celle qui s'écoule plus librement de la plaine chablaisienne en direction de Martigny. C'est pour cette raison que les précipitations y sont bien plus marquées.