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Gel complet des lacs suisses («Seegfrörni») et variabilité climatique

16 décembre 2019, 20 Commentaire(s)
Thèmes: Climat

Il en faut beaucoup pour geler le lac de Zurich. La dernière fois que cela s'est produit, c'était en 1963. Malgré un faible nombre de données à l'époque, de tels événements du passé peuvent maintenant être mieux décrits à l'aide de nouvelles cartes de température.

Vue de Meilen en direction du lac de Zurich lors du «Seegfrörni» de 1963 (27.1.1963). Photo : ETHBIB.Bildarchiv / Comet Photo AG (Zürich)
Vue de Meilen en direction du lac de Zurich lors du «Seegfrörni» de 1963 (27.1.1963). Photo : ETHBIB.Bildarchiv / Comet Photo AG (Zürich)

Le terme de «Seegfrörni» est employé en suisse allemand lorsque la surface d’un lac se retrouve presque entièrement gelée pendant plus d’une journée.

Pour que le lac de Zurich gèle, plusieurs facteurs doivent concorder : il faut près de -350 degrés-jours (moyenne journalière), c'est-à-dire des températures moyennes journalières inférieures à -4 °C pendant trois mois, où seuls les jours avec des températures moyennes journalières négatives sont comptés. Bien entendu, de telles valeurs ne se produisent que si les températures minimales et maximales sont extrêmement basses. Un autre aspect important est la courbe de température de la fin de l'été précédent. Si une mince couche de glace est présente après une longue période de refroidissement, les chutes de neige favorisent la formation de glace. La dernière fois qu'il y a eu un "Seegfrörni" (lac de Zurich) ou un "Seegfrörne" (lac de Constance), c'était en janvier et février 1963, ce qui a été rendu possible par une situation météorologique inhabituellement persistante. En raison de la présence d’une situation de blocage de type "bloc Oméga", l'air froid polaire a été amené de manière continue vers l’Europe centrale. L’air froid qui s’est accumulé a encore aggravé cette situation météorologique, ce qui a donné lieu à une rétroaction positive.

Le passé : des rapports de témoins à la place de données mesurées

Les témoignages permettent d'évaluer ces phénomènes exceptionnels du passé. Au cours des 750 dernières années, 26 "Seegfrörnen" complets du lac de Zurich et du lac de Constance ont été documentés. Cependant, plus le temps s'est écoulé depuis qu'un tel événement s'est produit, plus il devient difficile de trouver des informations complètes sur la température. Depuis l'avant-dernier "Seegfrörni" en 1929, seules dix (pour les Tmax) et quatorze (pour les Tmin) séries complètes et homogénéisées de mesures existent en Suisse. Même pour le dernier "Seegfrörni" en 1963, les informations climatologiques sont limitées par rapport à aujourd'hui.

De nouvelles cartes de température confirment le froid

En raison de la topographie complexe, il existe de nombreux sites locaux particuliers comme les vallées à foehn et les zones à lac d'air froid. Comme il y a trop peu de stations de mesure qui peuvent montrer de tels schémas au début du 20ème siècle, la reconstruction des "Seegfrörnen" s'avère difficile. C'est pourquoi, il est nécessaire d'utiliser une méthode de reconstruction qui combine les informations spatiales provenant de stations disposant de longues séries de mesure avec les informations du réseau de mesure dense et moderne. Grâce à cette méthode, les échantillons sont extraits d'un ensemble de données spatiales à haute résolution qui, sur la base de la centaine de mesures de stations disponibles, fournit une représentation relativement fiable de la distribution de la température au cours des 40 dernières années. En combinaison avec les séries de mesures individuelles plus longues, nous obtenons ainsi un ensemble de données mensuelles sur la température moyenne, maximale et minimale ainsi que sur les précipitations jusqu'en 1901, sur une grille régulière avec un maillage d'un kilomètre. Dans les cartes qui en résultent (Figures 1 à 4), le froid extrême au début des années 1929 et 1963 est clairement visible. Les températures minimales et maximales sont restées inférieures à la norme 1981-2010 au Nord des Alpes de décembre 1928 à mars 1929, respectivement de novembre 1962 à février 1963. A chaque fois, le froid a atteint son intensité maximale en janvier et février avec des anomalies thermiques négatives inférieures à 5 °C.

Des hivers froids aussi dans le futur

Grâce à cette méthode et à l'information spatiale sur le climat qui en résulte, non seulement ces événements exceptionnels peuvent être mieux représentés, mais aussi la variabilité du climat lui-même. Par le passé, la grande variabilité du climat a toujours été accompagnée d'étés chauds et d'hivers glacials. Et même si le réchauffement constant du climat fait que ces «Seegfrörnen» seront de moins en moins probables, il y aura encore des hivers qui pourront être froids dans le futur.

Liens :

Cartes reconstruites de la moyenne des températures minimales et maximales

Blog climat sur l’été caniculaire 2003 et les températures maximales

Scénarios climatiques pour la Suisse

Santé

Thèmes prioritaires et autres activités

Crédits photos 

Commentaires (20)

  1. Dany, 23.12.2019, 08:32

    1963 cela ne nous rajeunit pas... et je me reviens de 1985 ou on avait eu un -27 à la bise

  2. Letitia, 18.12.2019, 13:28

    Je suis tres triste, on est en mi decembre il y a quasiment pas de neige à 2000 metres d'altitude

    1. Marc Schneider, 24.12.2019, 14:48

      Pourquoi triste ? La météo ne va pas se caler au bonheur des gens mais suivre sa propre voie. Et c'est tant mieux ainsi

  3. Nathalie R., 18.12.2019, 12:48

    Personnellement, mon intuition me dit qu'un hiver glacial peut encore arriver dans nos régions, malgré le réchauffement climatique. Par exemple une année ou le Gulfstream ne nous protège pas suffisamment. Car sans l'effet du Gulfstream, normalement sous nos latitudes il devrait faire le même froid qu'au Canada. Et d'après certains scientifiques, le réchauffement climatique peut nuire au Gulfstream. Donc il pourrait paradoxalement y avoir quelques années plus fraîches dans certaines régions d'Europe. Brrrr… j'ai froid rien que d'y penser. On n'est plus habitués à cela.
    J'espère que les climatosceptiques n'utiliseront pas ce possible retour vers des hivers glacials pour nier le réchauffement climatique, lequel est bien réel. Un retour vers une période plus froide dû, par exemple, à des changements de courants océaniques ne serait que temporaire, le réchauffement général étant bien plus important. J'espère que mes commentaires sont +/- corrects, sinon n'hésitez pas à me corriger ;)

    1. MétéoSuisse, 18.12.2019, 16:03

      La fin de l’article n’exclut pas un hiver froid dans le futur malgré le contexte du réchauffement climatique. Ce serait plus lié à la variabilité du climat au cours d’une saison. Concernant le Gulf Stream, un ralentissement a déjà été observé. En revanche, l’impact sur le temps en Europe n’est pas encore perceptible. Cela ne reste qu’une hypothèse.

  4. Christine, 18.12.2019, 08:20

    Merci pour vos articles toujours passionnant, vous devriez faire un livre de toute ces informations.

    Par contre heureuse que nous n'ayons plus trop de froid, c'est vraiment insupportable, et plus facile de vivre avec le chaud, par contre des séries de pluies comme nous avons eu entre novembre et décembre vont j'imagine devenir plus fréquentes

    1. steph, 22.12.2019, 14:32

      Bonjour, excusez moi mais souhaitez que le climat continue de se réchauffer comme vous le suggérez en prétextant que le chaud est plus facilement supportable est "ridicule" et même inconscient au regard des nombreux morts dû aux récentes canicules et ce n'est que le début, je suppose que vous supportez très bien cela dans une atmosphère climatisée, ce sera moins le cas lorsque ces systèmes ne pourront plus être utilisés fautes aux énergies devenant plus rares quand aux sécheresses qui se multiplient au point de devoir approvisionner des villages par camions-citernes et ce dans le Massif du Jura pourtant si bien arrosé habituellement, c'est sûr vivre la chaleur ! Bravo.

  5. Fabrice, 17.12.2019, 14:27

    Merci pour toutes ces informations que je suis assidûment,et merci de me remonter le moral en laissant de l'espoir d'avoir de nouveau des hivers froids, car les 12° d'aujourd'hui (Morteau,France) m'attriste énormément!

  6. Kathleen, 17.12.2019, 12:43

    Merci beaucoup pour cet article fort intéressant!

  7. Michel, 17.12.2019, 12:31

    Merci pour cet article. Passionné de patinage sur les lacs gelés je suis à la recherche d'infos. Connaissez -vous un site qui répertorie les lacs "patinables" ? Nous avons patiné fin décembre 2016 sur le Doubs et au Lac des Taillères avec des conditions exceptionnelles (soleil, glace noire, pas de neige). L'an passé nous avons patiné sur le lac de Champex. Et nous guettons toutes les opportunités !

    1. MétéoSuisse, 17.12.2019, 13:09

      Nous ne disposons pas de ce genre d’informations. Il faut le plus souvent s’adresser à des offices de tourisme locaux.

    2. Titus, 18.12.2019, 09:56

      Il y beacoup de ski du fond sur les lacs gelés de la vallée de St Moritz, car même le bas du vallée est à une altitude importante. Je n'ai pas vu de la patinage mais ça serai un endroit à investiger surement.

    3. MétéoSuisse, 18.12.2019, 10:13

      C’est tout à fait d’actualité, car à l’occasion des JOJ de Lausanne, quelques compétitions auront lieu à Saint-Moritz, dont le patinage de vitesse qui se tiendra sur le lac gelé de Saint-Moritz.

  8. Jeannine, 17.12.2019, 07:39

    Sujet très intéressant, entre autres pour nos archives et pour les générations futures. Ça laisse presque rêveur puisque de lacs et de rivières gelées, de paysages de stalactiques de glace, nous n’en voyons plus depuis quelques années.
    Curiosité: les canaux gèlent-ils encore en Hollande? Certains se rappelleront le roman des « Patins d’argent »... peut-on encore patiner sur les canaux des Pays-Bas?

    1. MétéoSuisse, 17.12.2019, 08:52

      Pour connaître le gel sur les canaux des Pays-Bas, il faudrait s’adresser à nos confrères du KNMI. A notre connaissance, la dernière fois qu’il a été possible de patiner sur les canaux d’Amsterdam était en février 2012. Fin février 2018, les canaux ont gelé, mais la glace n’a pas été suffisamment épaisse pour patiner en toute sécurité. Comme les canaux sont nettement moins profonds que nos lacs, il n’est pas nécessaire d’avoir une succession de température fortement négative.

  9. Guilhem, 16.12.2019, 21:01

    Merci pour cet article, bien que vous soulignez que la variabilité du climat n'exclu pas un Seegfrörni, quand je vois les conditions que l'on doit réunir pour que cela se produise, ça ruine complètement mes derniers espoirs d'en voir un un jour…
    90 jours de gel non stop!!
    Ca veut dire que 3 mois durant le mercure doit rester sous 0°C. De nos jours les hivers sont tellement doux en en dent de scie que ne serait-ce qu'une simple journée sans dégel est déjà difficile à atteindre, alors 90 d'affilées, je ne sois pas comment ce serait possible.
    En février 2012, dernière vague de froid notable, on en a eu 15 jours sans dégel. A cette époque je m'étais dit "2 semaines de plus et ça aurait été bon", mais je me fourvoyais...
    Même "l'hiver du siècle", en 1956, n'a pas fait geler le lac de Zürich.

    Quant au Léman à quand remonte le dernier Seegfrörni complet?

    1. MétéoSuisse, 17.12.2019, 08:45

      Ce sont surtout les -350 degrés-jours (moyenne journalière) qu’il faut retenir. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir 90 journées consécutives de gel (sur des températures moyennes journalières), puisque les journées avec une température moyenne journalière positive ne sont pas comptées. Sur le Léman, il y a des images où la Rade genevoise avait complètement gelé en janvier 1891. Mais nous n’avons pas connaissance d’un gel complet du Léman, probablement parce que le lac est très grand et profond.

  10. Claude Guignard, 16.12.2019, 20:11

    On ose à peine imaginer au vu des derniers hivers que des hivers aussi froids que 1929 et 1963 sont toujours possibles. Je suis étonné de ne pas trouver 1957 où le mois de février avait été extrêmement froid. Mais janvier n'avait pas été froid d'où sans doute l'impossibilite de geler les lacs. Pour le surplus je note que tous les liens que vous donnez, aussi d'ailleurs pour le calendrier de l'Avent, permettent l'accès à des informations d'une extrême richesse. Je pense qu''il convient de souligner cet effort et de vous en remercier vivement.

    1. MétéoSuisse, 17.12.2019, 08:23

      C’est février 1956 qui avait été extrêmement froid. Et le début de l’hiver n’avait effectivement pas été assez froid pour favoriser le gel des grands lacs suisses.

    2. André Schwarz, 21.12.2019, 12:23

      1956 : Le lac de Morat a été complètement gelé pratiquement 2 semaines !
      Un habitant d’Avenches nous a réjouis avec sa voiture sur le lac. Nous nous cramponnions à une corde attachée à l’arrière de son véhicule et nous laissions propulser en la lâchant lorsqu’il faisait demi tour. C’était à celui qui parvenait le plus loin !
      On a parlé à l’époque d’un agriculteur qui avait traversé le lac pour convoyer 2 chars de paille attelés à ses chevaux...
      Souvenirs, souvenirs 😌